16.
Mercredi 6 décembre
Clovis peut dormir tranquille et moi aussi. J’ai récupéré la pastille. Elle était restée tout bêtement chez moi sur la table basse. Le Champagne agissant, tante Brenda l’avait déposée par distraction dans le panier à biscuits. Je m’en suis aperçu hier en faisant du rangement. Il y a, dit le proverbe, un Bon Dieu pour les ivrognes. Je gage qu’il existe aussi un bon ange pour les éméchés. Quel soulagement !
Brenda a aussi laissé chez moi un paquet de magazines qui rapportent en long et en large les élucubrations de sa prêtresse favorite. Curieux que le petit doigt d’ébriété qui a provoqué l’oubli de la pastille ne lui ait pas fait reprendre la littérature de salon de coiffure qu’elle avait apportée pour l’avancement de mon enquête.
Pauvre femme ! Je devrais avoir honte de me moquer d’elle comme je le fais après ce qui lui est arrivé. Une fois de plus, je m’étonne de la facilité avec laquelle l’être humain s’accommode des malheurs réversibles. Nous sommes vraiment d’insolentes machines. La semaine passée son agression m’arrachait le cœur, aujourd’hui la vie reprend son cours et seul m’inquiète le temps qu’elle prendra pour se rétablir. Je retourne à la clinique demain matin. De visité, me voilà visiteur. Cela ne me déplaît pas de changer de rôle.
Jeudi 7 décembre
J’ai passé une nuit blanche dans des étoiles bleues à arpenter les territoires éthérés et sentimentaux de ma jumelle astrologique. Je me suis gavé de photos, de larges extraits filmés, d’interviews que j’ai tirés du cellier informatique de la Nielsen Depol Foundation. J’ai approfondi la matière du côté des parents Brocardier. Ainsi, je sais maintenant que le beau Jean-Baptiste s’envoyait en l’air par des voies moins aériennes que le trapèze avec tout ce que le cirque Calvero comptait de femmes consentantes, et que son épouse Stella, qui avait sacrifié une carrière de danseuse pour se lancer dans la cartomancie, n’a pas été secourue par son fluide pour détecter l’inconstance de son mari, mais bien par une lettre anonyme. Coïncidence étonnante, la double chute qui mit fin à cette union tumultueuse eut lieu à Adanta, non loin de l’endroit où nous habitions à l’époque. À part cela, rien de neuf à signaler. Aurore avait six ans et demi quand le drame eut lieu, moi de même. Bien qu’étant tous deux Taureau ascendant Balance, je n’ai pas trouvé, à mon grand regret, d’autre dénominateur commun entre nous. Sans parler du physique, je dirais même que nous sommes plutôt aux antipodes l’un de l’autre. À moins que je ne sois, à mon insu, passionnel jusqu’à l’impulsivité, démonstratif jusqu’à l’outrance et irréfléchi jusqu’à l’aveuglement, je ne me reconnais pas en cette femme. En plus, ce goût qu’elle affiche pour le morbide ne me correspond pas. Pour exemple, Aurore, ou plutôt Astrid Galaxy, est une passionnée de phrénologie. Au dernier inventaire, elle ne posséderait pas moins de sept cent vingt-quatre crânes de personnalités célèbres. Autant vivre dans des catacombes ! Le clou de sa « céphalothèque » est le crâne authentifié de Danton. Il paraîtrait même que Jean Calvin, sans chair et en os, a les honneurs de sa chambre à coucher. Il a de quoi se rincer les orbites, le veinard !
Je me garderai bien de faire état ici, sous peine d’être taxé de médisance, de cette collection plus charnelle dont Borganov est le dernier spécimen en date.
Curieux, les sentiments que m’inspire cette nymphe diabolique. D’un côté elle me fascine et de l’autre elle m’effraie, un peu comme si elle était l’incarnation confondue d’Ève et du Serpent, j’irais même plus loin. Il y a des moments où je jalouse l’amant de cette Vénus et d’autres où je plains ce chevalier servant d’être tombé entre ses griffes.
Pour en finir avec ce pitoyable feuilleton, j’avouerai que je ne sais plus où j’en suis avec ce bel oiseau volage qui a tourné au-dessus de ma tête toute cette nuit et qui hante, j’en suis sûr, l’imaginaire lubrique d’une foultitude masculine.
Si seulement Astrid Galaxy pouvait mettre Borganov sous quelque bonne influence planétaire dans les mois qui viennent, mon espoir croîtrait de voir les Carvagnac revenir sains et saufs de leur captivité à la date prévue et non pour les élections d’avril, comme l’augure le professeur Robertson. Au fond, la promotion de notre astrologue au rang d’égérie du potentarque va peut-être réorienter le cours des astres en notre faveur.
Jeudi 7 décembre en soirée
Brenda a meilleure figure. Elle se plaint toutefois de maux de tête et de troubles de l’odorat. Le médecin traitant est passé dans la chambre. Il s’est montré rassurant sur le fond, sans faire preuve de beaucoup de délicatesse dans la forme.
Vous êtes du métal dont on fait les cloches, lui a-t-il dit d’une voix nasillarde.
J’ai failli lui répondre que ses propos étaient du bois dont on fait les crécelles.
Je suis resté l’après-midi auprès d’elle, à attendre un moment d’intimité pour lui annoncer que j’avais retrouvé la capsule et pour lui faire part du résultat de mes recherches nocturnes. Mais on nous dérangea sans arrêt pour des ablutions, une piqûre, une séance de rééducation et, pour corser le tout, un repas auquel tante Brenda m’associa en m’offrant de grand cœur l’abjecte pâtisserie qui en était la péroraison.
— Mangez, Antonin, vous adorez tout ce qui est sweet.
Vingt-sept ans que je cherche à lui avouer que j’ai une aversion viscérale pour tout ce qui est douceurs et sucreries. Voilà ce qui arrive quand on est comme moi incapable de réorienter la gentillesse spontanée des gens dans le sens de ses désirs et de ses goûts. Si Brenda savait seulement le sort que je réserve à ses biscuits hebdomadaires. J’ose à peine l’écrire ! Cela fait des années que j’en réduis systématiquement les trois quarts en miettes et que je les balance par mon balcon aux oiseaux du parc. Au moins, ils ne sont pas perdus pour tout le monde !
J’ai failli m’en retourner sans lui remettre ma trente-huitième séquence, tellement j’étais frustré de n’avoir pu arpenter avec elle les chemins galactiques de la belle Astrid. C’est que je me prends de curiosité pour le sujet. Brenda a été soulagée d’apprendre que la pastille avait été retrouvée et m’a envoyé chercher sa trousse de toilette. Elle en a tiré sa vieille brosse à picots métalliques avec laquelle elle carde sa volumineuse toison rousse et a introduit le document sous la membrane hérissée.
— Bien malin celui qui irait la chercher là-dedans !
En comparaison avec la haute sophistication des moyens employés par Clovis pour passer mes séquences à Cuba, ce système tout simple m’a laissé rêveur.
Vendredi 8 décembre
Je suis resté toute la journée en connexion satellaire avec la papesse des étoiles. Du rejet abrupt de l’astrologie, je suis passé à une attirance que j’espère passagère. C’est ainsi que j’ai trouvé des documents sur l’adoption d’Aurore Brocardier par la sœur de sa mère, qui tenait avec son mari, un certain Marius Pigeolet, une officine dans la région parisienne. Le ménage avait deux enfants de l’âge d’Aurore, deux garçons. L’histoire ne nous dit pas comment s’est passée cette prise en charge. Après avoir imaginé que la cohabitation entre ce couple rangé de pharmaciens et cette fillette fantasque arrachée tragiquement à son monde du cirque n’avait pas dû être de tout repos, je me suis ravisé quand j’ai eu sous les yeux le curriculum vitae de la petite Brocardier. La collection de diplômes et de distinctions en sciences occultes qu’elle a décrochés rivalise avec sa céphalothèque. Il y a vraiment de quoi être impressionné. Je tire mon chapeau aux apothicaires qui ont financé, sans apparemment rechigner, la passion singulière et certainement ruineuse de leur enfant adoptive. Mon étonnement ne devait pas s’arrêter là. La liste des ouvrages que ma jumelle astrologique a publiés à ce jour est stupéfiante. J’ai parcouru quelques-uns de ses articles pour aller à la rencontre de personnages comme Bérose de Thrasille, Manilius ou Ptolémée. J’ai survolé son étude sur Nostradamus, dont on a enterré les prédictions désertifiantes sous quelques généreuses pelletées de terres fertiles. Quant à sa thèse de maîtrise en prévisiologie, intitulée « De la lecture des abats de poulet au décryptage du marc de café », j’y ai fait une rapide incursion. Pour parler franc, j’ai capitulé au bout de trois pages. Ce travail est totalement indigeste.
Passant en revue d’autres ouvrages produits par Astrid Galaxy, je suis tombé sur un petit livre dont l’intitulé m’a glacé le sang. L’opuscule porte le titre révélateur de Gémeaucide et traite sur le mode de la satire d’une société d’où les Gémeaux seraient purement et simplement éliminés. Cette fable sur les mécanismes du racisme est terrifiante. J’ai froid dans le dos en repensant à l’interview de l’autre jour et au traumatisme que cette poussée d’agressivité à l’encontre d’un signe a provoqué auprès d’une personne simple et crédule comme tante Brenda. Ce pamphlet est machiavélique. D’une mécanique implacable, il m’a envahi d’un véritable sentiment de dégoût.
J’ai fui cette mauvaise blague comme la gale pour me perdre ou me retrouver dans la superficialité de clichés grisants exhibant le beau fruit dans les déshabillés les plus suggestifs et sous tous les angles admissibles. À force de contempler ce ballet affriolant et de funambuler d’une posture à l’autre dans les zones frontalières de la pudeur, j’enviais, faut-il le dire, les bienheureux qui avaient croqué à loisir et sans oripeaux cette poire juteuse.
J’éteignis la lumière en mâle hébété avec le sentiment honteux autant qu’exquis d’avoir outrepassé mentalement les limites de la bienséance.
Samedi 9 décembre
Tel fut pris qui croyait prendre. Je m’attendais à étonner tante Brenda avec l’histoire des Brocardier et du cirque Calvero. Le compte rendu de mes recherches ne fit pas plus d’effet qu’un détournement de fonds dans les caisses de l’État.
— Je suis au courant, Antonin. J’ai tout cela dans mes articles.
— Vos articles ?
— Oui ! je découpe dans les magazines toutes les pages où on parle d’astrologie. Je les range dans des boîtes à chaussures. Ça m’occupe.
— Vous faites cela depuis longtemps ?
— J’ai commencé après la mort de Fernand. Il croyait à toutes ces choses. Même qu’il avait prédit pour Marjorie.
Je fis semblant de ne pas entendre.
Je suis rentré chez moi le ventre lesté de deux gâteaux spongieux surnuméraires et d’une crème renversée en liquéfaction brunâtre qu’elle m’avait généreusement réservée.
J’aurais dû invoquer mon horoscope du jour pour échapper à ce gavage. Il m’annonçait des problèmes dentaires et me conseillait d’éviter les sucreries.
Dimanche 10 décembre
Je patientais cet après-midi dans le couloir de la clinique pendant que les infirmières faisaient la toilette de tante Brenda quand je vis Clovis arriver sur moi à grandes enjambées. Il venait de Paris pour réceptionner un double de la pastille et, accessoirement, pour prendre des nouvelles de notre gouvernante. Surpris de me trouver là, il m’amena à l’écart dans une salle d’attente vide. Je pus le rassurer de vive voix sur la séquence égarée. Il me lança sans ambages :
— Quand seras-tu en mesure de me remettre les derniers documents ?
— Fin décembre comme prévu.
Je sentis à nouveau chez lui la lassitude de l’homme traqué en même temps qu’un fond de colère. Je n’eus pas le cœur de lui faire part des inquiétudes du professeur Robertson quant à la date de remise en liberté de nos parents.
— On est au bout, Clovis ! Ce n’est plus qu’une affaire de semaines.
Toi, peut-être, mais pas moi.
Joignant le geste à la parole, il sortit de son pardessus une photo qu’il regarda avant de me la montrer.
— Tu reconnais ce visage, me lança-t-il en me mettant le cliché sous le nez. Il s’appelle Eugène Spavlesky.
Je suis tombé en vrille dans un cauchemar. C’était comme si j’avais reçu un coup de trique en pleine figure.
— C’est bien lui ? insista-t-il.
Quel pauvre acquiescement je lui rendis quand il réitéra sa question. Sûr que c’était lui ! Gravé à la pointe sèche dans mon regard, comment oublierais-je cet homme ?
— Il est descendu à l’hôtel la semaine dernière. Je ne le lâcherai plus.
Je balbutiai :
— Tu ne vas quand même pas…
Toute la charge de sa haine explosa alors en quatre mots :
— Je vais le tuer.